Je reçois Clément Gaillard, designer, urbaniste et spécialiste du climat pour parler de l’adaptation de nos villes et de nos maisons pour habiter au XXIème siècle dans un contexte de changement climatique.
Clément est designer, docteur en urbanisme et passionné par la relation entre le climat et nos manières d’habiter.
Alors que le changement climatique interroge sur l’adaptabilité et la résilience de nos bâtiments modernes, Clément propose un regard historique sur l’architecture vernaculaire, le bioclimatisme et les usages pour mieux comprendre comment concevoir aujourd’hui les habitats de demain.
Dans cet épisode, il démontre que nous avons beaucoup à gagner à nous inspirer de nos ancêtres et qu’il est essentiel de replacer le climat au cœur de la conception.
Vous verrez comment les microclimats, le nomadisme interne et des métiers oubliés peuvent nous inspirer dans nos projets.
Merci à Clément pour ce témoignage passionnant.
Je vous souhaite un très bon épisode.
Notes de l’épisode
Le résumé et les photos de l’épisode :
Pour contacter Clément :
Site internet : https://clementgaillard.com
LinkedIn : https://www.linkedin.com/in/cl%C3%A9ment-gaillard-conception-bioclimatique
Les ressources mentionnées dans l’épisode :
- Le climat en 2030 – 2050 – 2100 : https://meteofrance.com/climadiag-commune
- Analog atlas : https://plus2c.org/
- Petit Manuel de la conception durable – Françoise Hélène Jourda
- Architecture et volupté thermique – Lisa Heschong
- La société du confort – Jacques Dreyfus
- André Ravéreau – Le M’zab une leçon d’architecture
- Hassan Fathy – Construire avec le peuple
- Laurence Wylie – Un village dans le Vaucluse
Le mantra partagé par mon invité-e :
“Les techniques ne sont jamais complètement et pour toujours au passé, il faut apprendre non seulement à inventer du nouveau, mais à réinsérer l’ancien et à le réactualiser pour en faire un présent sous l’appel de l’avenir” – Gilbert Simondon
Crédits photos : © Clément Gaillard – © La Case Robinson





Habiter un climat : s’inspirer du passé pour concevoir les habitats de demain
Comment construire et rénover dans un monde où le climat change rapidement ? Faut-il simplement mieux isoler les bâtiments, installer davantage de climatisation ou végétaliser massivement les villes ?
Pour Clément Gaillard, designer, docteur en urbanisme et spécialiste des relations entre climat, architecture et usages, la réponse est plus profonde. Avant même de chercher de nouvelles solutions techniques, il faudrait retrouver une capacité que nos sociétés modernes ont en partie perdue : celle d’habiter un climat.
Dans son ouvrage Habiter un climat – S’inspirer du passé pour s’adapter, Clément Gaillard propose de revisiter l’architecture vernaculaire, le bioclimatisme, les usages et les microclimats pour comprendre comment les générations précédentes composaient avec leur environnement.
Une approche particulièrement intéressante à l’heure du changement climatique, car elle montre qu’entre la maison totalement climatisée et le retour à des modes de vie anciens, il existe une multitude de solutions intermédiaires, souvent simples, sobres et adaptées aux réalités locales.
Habiter un climat, c’est d’abord comprendre que le climat est local
Lorsque l’on parle aujourd’hui de climat, le terme est presque automatiquement associé au changement climatique. Pourtant, le climat désigne d’abord la succession habituelle des états de l’atmosphère dans un lieu donné.
Et surtout, nous ne faisons jamais directement l’expérience du « climat global ».
Nous vivons dans des microclimats.
Clément Gaillard distingue plusieurs échelles :
- le climat global, lié aux grandes circulations atmosphériques et océaniques ;
- le climat régional ;
- le climat local, qui peut différer entre deux villes voisines ;
- le microclimat, à l’échelle d’une rue, d’un jardin, d’un patio ou même d’une pièce.
Ainsi, le climat d’un quartier très minéral peut être sensiblement différent de celui d’une zone voisine plus végétalisée. À l’intérieur même d’une maison, une chambre orientée à l’ouest ne connaîtra pas les mêmes conditions qu’une pièce située au nord.
Cette notion est essentielle pour concevoir un bâtiment : l’être humain passe continuellement d’un microclimat à un autre.
Elle permet également de comprendre pourquoi les réponses architecturales ne peuvent pas être identiques partout.
Le bioclimatisme : faire correspondre les besoins au potentiel du lieu
Le bioclimatisme consiste précisément à mettre en relation les besoins humains avec les ressources offertes par le climat.
Dans un bâtiment, cela signifie chercher à satisfaire les besoins :
- de chauffage ;
- de rafraîchissement ;
- de ventilation ;
- d’éclairage naturel ;
en utilisant au mieux les caractéristiques du site.
Il ne s’agit donc pas uniquement d’ajouter des équipements performants à un bâtiment, mais de se demander, dès sa conception :
que permet naturellement cet endroit ?
La réponse sera différente selon que le bâtiment se trouve :
- sur un versant exposé à l’ouest ;
- dans une vallée où l’air froid descend la nuit ;
- dans une zone très ventée ;
- au cœur d’un tissu urbain dense ;
- à proximité d’une forêt ou d’un cours d’eau.
Le bioclimatisme consiste ainsi à exploiter ce que Clément Gaillard appelle le « potentiel climatique » du lieu.
L’architecture vernaculaire, une immense bibliothèque de solutions
Pendant des siècles, les bâtiments ont été construits à partir :
- des matériaux disponibles localement ;
- des savoir-faire du territoire ;
- des contraintes météorologiques ;
- des usages de leurs occupants.
C’est ce que l’on appelle communément l’architecture vernaculaire.
Elle est généralement propre à un territoire et issue d’une longue reproduction empirique des formes qui fonctionnaient le mieux.
Avant l’industrialisation du bâtiment, les habitants construisaient souvent en observant simplement les constructions existantes et en reproduisant les solutions qui avaient fait leurs preuves.
Dans les Corbières, par exemple, les bergeries traditionnelles sont basses et parfois protégées par des talus afin que les vents violents passent au-dessus des bâtiments.
Dans d’autres territoires, ce sont au contraire :
- des patios ;
- des rues étroites ;
- des murs massifs ;
- des toitures terrasses ;
- des protections solaires ;
- ou des matériaux végétaux locaux
qui ont façonné l’architecture.
En quelques centaines de kilomètres seulement, les formes bâties peuvent donc changer radicalement.
L’objectif n’est évidemment pas de reproduire à l’identique les bâtiments du passé. Mais leur observation constitue une formidable source d’inspiration pour retrouver une architecture mieux adaptée aux climats locaux.
Comment avons-nous progressivement oublié le climat ?
Cette rupture ne s’est pas produite en une seule fois.
Clément Gaillard rappelle qu’elle accompagne une évolution beaucoup plus large de nos sociétés : la volonté progressive de s’affranchir des contraintes naturelles.
Avec l’industrialisation et l’accès à une énergie abondante et bon marché, il est devenu possible de compenser une conception architecturale peu adaptée par des équipements techniques.
Après la Seconde Guerre mondiale, la priorité est par ailleurs de construire rapidement un grand nombre de logements.
L’eau courante, le chauffage central et progressivement la climatisation permettent d’améliorer considérablement le confort.
Mais cette évolution installe également une nouvelle logique :
le bâtiment n’a plus nécessairement besoin de fonctionner avec le climat puisque les équipements peuvent compenser ses défauts.
Le choc pétrolier de 1973 remet en partie cette logique en question en révélant la dépendance énergétique des sociétés industrialisées. C’est notamment à cette période que le bioclimatisme retrouve une place importante dans la conception architecturale.
Retrouver les fondamentaux de la géométrie solaire
Parmi les savoirs parfois oubliés figure un principe pourtant élémentaire : comprendre la course du soleil.
Une façade sud, souvent considérée comme problématique en été, peut en réalité être relativement facile à protéger.
En été, le soleil est haut dans le ciel : un débord de toiture, une casquette ou un balcon peuvent empêcher les rayons de pénétrer dans le bâtiment.
En hiver, lorsque le soleil est plus bas, ces mêmes ouvertures peuvent laisser entrer la chaleur.
Les façades est et surtout ouest sont plus complexes.
En fin de journée estivale, le soleil est bas sur l’horizon et frappe presque perpendiculairement les vitrages. Les protections horizontales deviennent alors beaucoup moins efficaces.
Autre point essentiel : le soleil ne se lève pas exactement à l’est et ne se couche pas exactement à l’ouest toute l’année. Au solstice d’été, il se lève davantage au nord-est et se couche au nord-ouest.
Ces connaissances très simples ont des conséquences importantes sur :
- l’orientation des bâtiments ;
- la disposition des ouvertures ;
- les protections solaires ;
- la localisation des différentes pièces.
Végétaliser les villes, oui… mais sans pensée magique
Face aux canicules et aux îlots de chaleur urbains, la végétalisation est devenue une réponse presque systématique.
Clément Gaillard invite cependant à rester mesuré.
Quelques arbres plantés sur une place ne suffiront pas à modifier profondément le climat d’une ville.
Ils peuvent en revanche améliorer considérablement le confort des personnes grâce :
- à l’ombrage ;
- à l’évapotranspiration ;
- à la création d’espaces agréables ;
- aux nombreux bénéfices sociaux associés à la végétation.
Il faut donc distinguer deux objectifs : rafraîchir toute une ville et améliorer localement le confort thermique.
Par ailleurs, certaines opérations spectaculaires de végétalisation peuvent devenir contre-productives lorsqu’elles nécessitent énormément de béton, de structures supplémentaires ou de systèmes d’irrigation.
Planter un arbre au-dessus d’un parking souterrain peut par exemple nécessiter une fosse particulièrement lourde et des renforts structurels importants.
La question n’est donc pas d’être « pour » ou « contre » la végétalisation, mais de la réaliser intelligemment, au bon endroit.
Parmi les solutions intéressantes, Clément Gaillard insiste notamment sur les plantes grimpantes.
Contrairement à un arbre, elles n’ont pas besoin de consacrer une grande quantité d’énergie à fabriquer un tronc et peuvent ainsi croître rapidement dans des espaces très contraints.
Avant de rénover, observer le climat du lieu
Pour un projet de rénovation ou de construction, la première étape pourrait donc être simplement… d’observer.
Clément Gaillard recommande de combiner plusieurs sources d’information.
Observer les données climatiques
Des outils permettent aujourd’hui d’accéder facilement à des données locales :
- les stations météorologiques ;
- les records de température ;
- l’évolution des nuits tropicales ;
- le nombre de jours dépassant 35 °C ;
- les projections climatiques à l’horizon 2030, 2050 ou 2100.
Il cite notamment Climadiag Commune, développé par Météo-France, qui permet de visualiser l’évolution attendue du climat d’une commune.
Observer le terrain
Les données ne racontent cependant pas tout.
Il est également utile d’observer :
- la course du soleil ;
- les vents dominants ;
- les pentes ;
- les zones d’ombre ;
- la végétation existante ;
- les variations de température entre différents endroits du terrain.
Interroger les habitants
Les savoirs locaux peuvent être tout aussi précieux.
Les agriculteurs, les personnes âgées ou les habitants installés depuis longtemps connaissent parfois très précisément :
- les vents habituels ;
- les zones de gel ;
- les endroits particulièrement chauds ;
- les pratiques traditionnelles permettant de supporter les fortes chaleurs.
Enfin, puisque les climats se déplacent progressivement vers le nord, Clément Gaillard suggère également d’observer ce qui fonctionne déjà dans des territoires aujourd’hui plus chauds : Espagne, Portugal, Maroc, Algérie ou sud de la France.
Repenser le confort : faut-il vraiment chauffer ou rafraîchir toute la maison ?
L’un des changements majeurs de l’habitat moderne est la généralisation d’une température relativement homogène dans tout le bâtiment.
Pourtant, notre besoin fondamental n’est pas de chauffer un bâtiment : c’est de chauffer les personnes qui l’occupent.
Même logique en été : rafraîchir une maison vide n’a pas beaucoup de sens.
Cette distinction ouvre de nombreuses possibilités.
Le premier niveau d’isolation est par exemple… l’habillement.
Le ressenti peut également être amélioré par des solutions extrêmement simples :
- une tenture contre un mur froid ;
- une tête de lit ;
- un tapis ;
- des éléments textiles ;
- du mobilier protégeant du rayonnement froid.
Les générations précédentes utilisaient déjà de nombreux dispositifs de ce type.
Au Moyen Âge, le métier de joncheur consistait par exemple à répandre des joncs et des herbes séchées sur les sols pendant l’hiver, créant ainsi une forme d’isolation saisonnière retirée en été.
Cette réflexion ne doit cependant pas conduire à minimiser la précarité énergétique.
Supporter volontairement une température légèrement plus basse pour réduire sa consommation n’est évidemment pas comparable à subir le froid parce que l’on n’a pas les moyens de se chauffer.
L’effet rebond : quand la rénovation ne réduit pas autant les consommations que prévu
La rénovation énergétique illustre également la nécessité de travailler sur les usages.
Après une rénovation, les consommations peuvent fortement diminuer pendant quelques années.
Mais un effet rebond peut apparaître.
Une personne qui dépensait par exemple 1 000 € par an pour chauffer son logement à 18 °C peut continuer à consacrer le même budget au chauffage après rénovation, mais augmenter la température intérieure jusqu’à 22, 23 ou 25 °C.
Une partie des économies théoriquement permises par la rénovation disparaît alors.
Pour Clément Gaillard, cette question est centrale dans la transition écologique : améliorer les performances techniques ne suffit pas si les usages évoluent simultanément pour consommer davantage.
Le nomadisme interne : changer de pièce avec les saisons
Parmi les notions les plus intéressantes développées dans Habiter un climat figure celle de nomadisme interne.
Elle désigne une manière d’habiter dans laquelle les fonctions des pièces changent selon les saisons.
Une pièce peut ainsi devenir :
- une chambre d’hiver ;
- une chambre d’été ;
- un salon pendant une saison ;
- un lieu de travail pendant une autre.
Dans de nombreux habitats traditionnels, les occupants se regroupaient dans quelques pièces en hiver puis se dispersaient davantage dans la maison ou ses dépendances en été.
Cette logique pourrait retrouver une pertinence considérable.
Dans une rénovation, par exemple, faut-il nécessairement isoler et chauffer chaque mètre carré avec le même niveau de performance ?
Il pourrait parfois être judicieux d’aménager quelques pièces d’hiver particulièrement confortables, puis d’utiliser davantage d’autres espaces lorsque la saison devient douce.
Même logique avec la climatisation.
Si une seule pièce est rafraîchie pendant une canicule, pourquoi continuer systématiquement à dormir dans une chambre surchauffée ?
Un salon légèrement plus grand, avec du mobilier mobile, pourrait ponctuellement devenir un dortoir familial pendant quelques nuits particulièrement chaudes.
Cette mobilité pourrait même dépasser l’échelle du logement : patios, balcons, toitures, cours, espaces collectifs ou lieux publics pourraient participer à une stratégie d’adaptation à la chaleur.
Le lien social fait aussi partie de l’adaptation au climat
Habiter un climat n’est donc pas seulement une question d’architecture.
C’est aussi une question de relations humaines.
Lors des épisodes climatiques extrêmes, l’isolement est un facteur important de vulnérabilité.
Clément Gaillard évoque notamment les travaux réalisés après la canicule de Chicago de 1995 : les communautés disposant de relations sociales plus fortes et prenant davantage de nouvelles les unes des autres ont mieux traversé l’épisode.
Créer des endroits ombragés où l’on peut sortir le soir, permettre aux personnes âgées de s’asseoir dehors ou concevoir des espaces collectifs confortables participe donc également à l’adaptation climatique.
Autrement dit, le confort ne se réduit pas à une température intérieure.
Il dépend aussi :
- du voisinage ;
- de la possibilité de sortir ;
- des relations sociales ;
- de l’accès à des espaces collectifs ;
- de la capacité à changer d’environnement.
Le brasseur d’air : l’exemple parfait d’une solution simple à redécouvrir
Clément Gaillard utilise enfin un exemple particulièrement révélateur : le brasseur d’air.
Ce simple ventilateur de plafond génère un mouvement d’air qui accélère l’évaporation de la transpiration et améliore ainsi fortement la température ressentie.
Il peut rester efficace à des températures intérieures de l’ordre de 31 ou 32 °C, tout en consommant très peu d’électricité.
La solution est pourtant beaucoup moins répandue en France que dans d’autres pays.
Cet exemple illustre parfaitement une idée centrale de l’entretien : l’innovation ne consiste pas toujours à inventer une technologie nouvelle.
Elle peut également consister à réactualiser une solution ancienne particulièrement pertinente face à un problème contemporain.
Habiter un climat : retrouver notre capacité à agir
Le principal enseignement de cette conversation avec Clément Gaillard est peut-être finalement assez optimiste.
Le changement climatique va profondément modifier les conditions dans lesquelles nous construisons et habitons.
Mais cela ne signifie pas nécessairement que nos territoires deviendront inhabitables.
L’architecture vernaculaire montre au contraire qu’il existe une immense diversité de stratégies pour composer avec la chaleur, le froid, le vent ou l’ensoleillement.
Patios, protections solaires, ventilation naturelle, murs massifs, végétation, nomadisme saisonnier, brasseurs d’air, rues étroites, coursives ou simples volets : le répertoire des solutions disponibles est immense.
L’enjeu consiste donc moins à chercher une solution universelle qu’à retrouver une capacité à observer un lieu, comprendre son climat et adapter notre façon d’habiter.
Comme le rappelle la citation de Gilbert Simondon évoquée par Clément Gaillard, il ne s’agit pas seulement d’inventer du nouveau, mais également de savoir réactualiser ce que le passé nous a transmis.
Face au changement climatique, la maison de demain ne sera peut-être donc pas uniquement plus technologique.
Elle pourrait aussi être plus attentive au soleil, au vent, aux saisons, aux usages et aux relations humaines.
En somme, elle devra de nouveau apprendre à habiter un climat.
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