Je reçois Vincent Delsinne, architecte spécialisé dans la construction et la rénovation passive, pour parler des intérêts du passif pour le confort et les économies d’énergie et de comment concevoir et mettre en œuvre un bâtiment certifié passif.
J’ai eu le plaisir d’interviewer Vincent lors du Festival Passibat, le salon dédié à la construction passive.
Le passif, c’est une labellisation de performance qui garantit de très faibles consommations de chauffage et de rafraîchissement tout en offrant une grande qualité de l’air et du confort thermique pour les occupants, toute l’année.
Ces objectifs, Vincent les a réunis pour concevoir un projet exemplaire, une crèche novatrice à Charleville-Mézières.
Il raconte comment cette ambition du niveau passif a guidé ses choix, tant au niveau de l’architecture, des matériaux que des systèmes mis en œuvre.
Le résultat, c’est un espace sobre en énergie et très confortable pour favoriser l’épanouissement et le développement des touts petits.
Merci à Vincent pour ce témoignage.
Je vous souhaite un très bon épisode.
Notes de l’épisode
Le résumé et les photos de l’épisode :
Pour contacter Vincent :
Les ressources mentionnées dans l’épisode :
- Histoire naturelle de l’architecture – Comment le climat, les épidémies et l’énergie ont façonné la ville et les bâtiments, Philippe Rahm
Le mantra partagé par mon invité-e :
“Simplicité, efficacité”
Crédits photos : © Vincent Delsinne – © Charles Durand – © La Case Robinson







Construire passif : les enseignements de Vincent Delsinne à travers une crèche certifiée passive
Construire passif, ce n’est pas simplement ajouter davantage d’isolant ou installer une ventilation performante. C’est avant tout repenser la conception du bâtiment dans son ensemble : son orientation, sa forme, son enveloppe, ses ouvertures, sa relation au soleil et la manière dont les différents corps de métier interviennent sur le chantier.
Architecte et fondateur de l’Atelier Vincent Delsinne, Vincent Delsinne s’intéresse à la construction écologique depuis le début de sa carrière. Après une première expérience de maison passive à la fin des années 2000, cette approche a progressivement transformé sa manière de concevoir.
À l’occasion du Festival Passibat, il partage dans La Case Robinson son retour d’expérience à travers un projet particulièrement intéressant : la crèche Simone Veil de Charleville-Mézières, certifiée passive.
Un bâtiment destiné aux tout-petits qui montre qu’une très faible consommation énergétique peut aller de pair avec le confort, la qualité de l’air et une architecture agréable à vivre.
Construire passif : une démarche qui commence dès la conception
Vincent Delsinne découvre véritablement le standard passif lorsqu’un maître d’ouvrage privé lui demande de concevoir une maison écologique.
Nous sommes alors autour de 2008 et la construction passive reste relativement confidentielle en France. Pour approfondir le sujet, l’architecte s’intéresse notamment aux réalisations allemandes et belges, deux pays alors plus avancés sur ces questions.
Cette première expérience modifie sa manière d’aborder les projets.
Construire passif oblige en effet à aller beaucoup plus loin dans la préparation du bâtiment. Les performances finales ne peuvent pas uniquement être obtenues en ajoutant des équipements techniques en fin de conception.
Il faut notamment anticiper :
- les ponts thermiques ;
- l’étanchéité à l’air ;
- les raccords entre les différents éléments constructifs ;
- l’orientation des façades ;
- les apports solaires ;
- les protections contre les surchauffes ;
- la qualité de l’enveloppe ;
- les interactions entre les différents corps d’état.
La conception devient donc plus précise et davantage préparée en amont du chantier.
Mais pour Vincent Delsinne, cette exigence ne constitue pas nécessairement une contrainte. Elle peut au contraire devenir un moteur de créativité architecturale.
Le confort, l’un des principaux bénéfices d’un bâtiment passif
Une idée reçue revient régulièrement lorsqu’il est question de construire passif : un bâtiment consommant très peu de chauffage serait forcément difficile à maintenir à une température confortable en hiver.
L’expérience de Vincent Delsinne conduit précisément à la conclusion inverse.
Pour lui, le confort est l’un des arguments majeurs de la construction passive.
La performance de l’enveloppe permet de conserver une température intérieure beaucoup plus homogène, tandis que le renouvellement d’air permanent contribue à la qualité de l’ambiance intérieure.
Dans une crèche, ces bénéfices prennent une importance particulière. Les jeunes enfants passent beaucoup de temps près du sol, parfois encore à quatre pattes. Le confort ne doit donc pas seulement être obtenu à hauteur d’adulte : il doit être homogène dans l’ensemble des espaces.
À cela s’ajoute la qualité de l’air. Une ventilation performante permet de renouveler régulièrement l’air des locaux et de le filtrer.
Construire passif dépasse donc largement la seule question des économies d’énergie. L’objectif est aussi de proposer un bâtiment agréable à vivre toute l’année.
La crèche Simone Veil : construire passif malgré une forme peu compacte
La crèche Simone Veil de Charleville-Mézières est née dans le cadre d’un concours d’architecture.
La ville souhaitait disposer d’un premier bâtiment passif particulièrement performant, capable de servir d’exemple. Le programme comportait également une ambition pédagogique autour du fonctionnement de la crèche et de « l’itinérance ludique », permettant notamment aux enfants de circuler entre différents espaces et de mélanger davantage les tranches d’âge.
Dès les premières esquisses, le standard passif devait donc dialoguer avec les besoins spécifiques du programme.
Le défi d’un bâtiment de plain-pied
Pour construire passif, la compacité est généralement recherchée : plus un bâtiment est compact, plus il est facile de limiter les surfaces d’enveloppe en contact avec l’extérieur par rapport au volume chauffé.
Or une crèche destinée à de très jeunes enfants se prête naturellement à une organisation de plain-pied.
Le bâtiment est donc relativement étendu, ce qui constitue une difficulté supplémentaire pour atteindre le niveau de performance recherché.
Il a fallu compenser cette géométrie par une enveloppe particulièrement performante, mais également par un travail précis sur l’orientation et les apports solaires.
Faire entrer la lumière au cœur du bâtiment
La profondeur du bâtiment pouvait également rendre difficile l’accès à la lumière naturelle dans les espaces centraux.
Une partie de la toiture a donc été soulevée afin de faire pénétrer davantage de lumière et d’apports solaires au cœur de la crèche.
Cette intervention illustre parfaitement la philosophie défendue par Vincent Delsinne : la réponse aux exigences du passif doit autant que possible venir de l’architecture elle-même.
Une enveloppe fortement isolée et largement biosourcée
L’agence Vincent Delsinne travaille régulièrement avec l’ossature bois et les isolants biosourcés.
Pour la crèche Simone Veil, le principe constructif retenu repose donc sur une ossature bois préfabriquée.
Cette préfabrication présente aussi un intérêt pour le déroulement du chantier. Elle permet de préparer une partie importante de la construction en amont et de réduire le temps de montage sur site.
Les murs intègrent environ 30 cm d’isolant, avec de la ouate de cellulose insufflée dans les caissons de l’ossature et un complément en fibre de bois côté intérieur.
La toiture répondait quant à elle à d’autres contraintes réglementaires, notamment liées au comportement au feu. Une toiture chaude utilisant de la laine minérale a donc été mise en œuvre.
Elle est complétée par une toiture végétalisée, également imposée par le PLU de Charleville-Mézières pour les constructions neuves.
Cette végétalisation ne permet pas, à elle seule, de rendre un bâtiment passif. Elle participe néanmoins au confort d’été et à l’intégration paysagère du bâtiment, situé à proximité d’un parc.
Construire passif commence par l’architecture, pas par la technique
L’un des messages les plus intéressants de Vincent Delsinne concerne la place des équipements.
Dans la conception de la crèche, l’équipe a cherché à ce que le comportement du bâtiment dépende le moins possible d’une intervention permanente des occupants.
La protection contre le soleil d’été repose ainsi en grande partie sur la géométrie du bâtiment.
Des débords de toiture calculés pour gérer le soleil
Le grand toit qui enveloppe la crèche dépasse largement des façades. Ces débords sont particulièrement importants au sud et adaptés selon les différentes orientations.
Le principe consiste à profiter de la différence de hauteur du soleil selon les saisons.
En hiver, lorsque le soleil est plus bas, ses rayons peuvent pénétrer davantage dans le bâtiment et participer aux apports de chaleur.
En été, lorsque le soleil est plus haut, les débords de toiture font office de brise-soleil et limitent les apports directs.
Cette stratégie participe à la prévention des surchauffes sans reposer exclusivement sur des stores, des automatismes ou des équipements supplémentaires.
Pour Vincent Delsinne, c’est un principe fondamental : ne pas tout confier à la technique, car un système peut tomber en panne, être mal réglé ou mal utilisé.
Une conception passive robuste commence donc par l’architecture.
L’étanchéité à l’air : un détail qui n’en est pas un
Une enveloppe très isolée ne suffit pas pour construire passif.
Pour Vincent Delsinne, l’un des points essentiels du projet reste l’étanchéité à l’air.
Il est possible d’installer des menuiseries triple vitrage performantes et d’importantes épaisseurs d’isolant : si les infiltrations d’air parasites sont trop importantes, une partie considérable de la performance recherchée disparaît.
La difficulté ne réside pas uniquement dans les grandes surfaces courantes. Elle apparaît surtout au niveau des interfaces et des traversées de l’enveloppe :
- raccord entre un mur et une menuiserie ;
- jonction entre deux parois ;
- passages de câbles électriques ;
- passages de gaines ;
- traversées de réseaux ;
- jonctions entre les différents lots.
Un simple câble destiné à alimenter un équipement extérieur peut par exemple traverser la couche d’étanchéité à l’air. Ce percement doit être identifié, anticipé et traité correctement.
Sur la crèche Simone Veil, l’étanchéité à l’air a ainsi été testée à trois reprises : deux fois pendant le chantier et une dernière fois pour la certification.
L’intérêt des essais intermédiaires est aussi de pouvoir détecter et corriger d’éventuels défauts avant que certaines parties de l’enveloppe ne deviennent inaccessibles.
La coordination des entreprises, clé d’un chantier passif
Construire passif demande une attention particulière pendant le chantier.
À Charleville-Mézières, peu d’entreprises avaient alors une véritable expérience de ce niveau de performance.
Lors de l’appel d’offres, l’équipe de maîtrise d’œuvre s’est donc attachée à sélectionner des entreprises intéressées par la démarche et disposées à comprendre les enjeux particuliers du projet.
L’objectif n’était pas seulement que chaque entreprise exécute correctement son lot, mais qu’elle comprenne l’incidence de son travail sur la performance globale du bâtiment.
Un maçon, un charpentier, un menuisier ou un électricien intervient à un moment précis du chantier puis quitte généralement le projet. Pourtant, un détail mal réalisé peut avoir des conséquences sur le travail des entreprises suivantes et sur la performance finale.
Quelques minutes de pédagogie peuvent faire la différence
Les documents contractuels et les CCTP restent évidemment indispensables, mais Vincent Delsinne rappelle qu’ils ne suffisent pas toujours.
Sur le chantier, l’équipe a organisé de courts temps d’explication avec les entreprises et les compagnons afin de rappeler le fonctionnement d’un bâtiment passif et les points de vigilance.
Parfois, vingt minutes autour d’un détail constructif permettent d’éviter une erreur difficile à corriger par la suite.
Une attention particulière doit également être portée aux entreprises intervenant après la réalisation de l’étanchéité à l’air.
Une paroi parfaitement étanche peut être dégradée ultérieurement par un percement réalisé sans précaution par un autre corps d’état.
Le rôle de la maîtrise d’œuvre consiste donc autant à concevoir les détails qu’à assurer leur compréhension et leur continuité tout au long du chantier.
Quels équipements techniques dans une crèche passive ?
Le principe consistant à privilégier l’architecture ne signifie évidemment pas supprimer tous les équipements.
La crèche Simone Veil possède notamment deux centrales de traitement d’air avec ventilation double flux.
L’une est dédiée aux principaux espaces occupés par les enfants. La seconde concerne notamment les locaux techniques et une partie de la cuisine, puisque les repas sont préparés sur place.
Pour l’apport de chaleur, le bâtiment est également équipé d’une pompe à chaleur associée à un plancher chauffant et rafraîchissant.
Cette solution répond particulièrement bien au programme d’une crèche puisque les enfants sont très souvent en contact direct avec le sol.
L’objectif reste néanmoins de partir d’un bâtiment dont l’enveloppe et l’architecture réduisent fortement les besoins avant d’y associer les systèmes nécessaires.
Construire passif coûte-t-il forcément plus cher ?
La question du prix reste incontournable.
Vincent Delsinne reconnaît qu’un projet passif peut présenter un investissement initial légèrement supérieur à celui d’un bâtiment répondant simplement aux exigences réglementaires.
Plusieurs raisons peuvent l’expliquer : davantage d’isolant, une conception plus poussée, une attention accrue aux détails ou encore la prudence de certaines entreprises peu habituées à ce type de chantier et qui peuvent majorer leur offre.
Mais limiter la réflexion au coût de construction donnerait une vision incomplète du projet.
Pour l’architecte, il faut raisonner en coût global.
Cela signifie prendre en compte à la fois :
- l’investissement initial ;
- les consommations d’énergie pendant toute la vie du bâtiment ;
- les dépenses d’exploitation ;
- la maintenance des systèmes ;
- la pérennité de la qualité de construction ;
- et le confort apporté quotidiennement aux occupants.
Cette approche est particulièrement pertinente pour une collectivité possédant de nombreux bâtiments et supportant leurs dépenses énergétiques pendant plusieurs décennies.
Le surinvestissement initial doit donc être mis en regard de la durée de vie du bâtiment.
Par ailleurs, à mesure que la construction passive se diffuse et que les entreprises gagnent en expérience, certains surcoûts liés au caractère inhabituel de ces projets ont vocation à se réduire.
Construire passif : rechercher une performance durable plutôt qu’une accumulation de technologies
Le retour d’expérience de la crèche Simone Veil montre finalement que construire passif repose moins sur une technologie particulière que sur une série de décisions cohérentes prises dès les premières esquisses.
Il faut commencer par travailler sur la forme du bâtiment, son orientation et son rapport au soleil. Viennent ensuite la qualité de l’isolation, le traitement des ponts thermiques et surtout la continuité de l’étanchéité à l’air.
La technique intervient ensuite pour accompagner un bâtiment dont les besoins ont déjà été fortement réduits.
Cette démarche demande également de replacer le chantier au centre du projet. La performance calculée lors des études n’a de sens que si les entreprises comprennent ce qu’elles construisent et si les détails imaginés en conception sont effectivement réalisés.
La crèche Simone Veil illustre ainsi plusieurs principes essentiels pour construire passif : concevoir en amont, privilégier les solutions architecturales robustes, soigner l’enveloppe, accompagner les entreprises et raisonner sur toute la durée de vie du bâtiment.
Au-delà de la faible consommation énergétique, l’objectif reste finalement très concret : concevoir des bâtiments confortables, sains et agréables à vivre toute l’année.
Dans le cas d’une crèche, cette ambition prend tout son sens. Température homogène, renouvellement permanent de l’air, lumière naturelle et confort été comme hiver deviennent autant d’éléments qui participent quotidiennement à la qualité des espaces proposés aux enfants et aux professionnels qui les accompagnent.
Pour Vincent Delsinne, le passif ne réduit donc pas la liberté architecturale. Il impose certaines exigences, mais celles-ci peuvent précisément devenir le point de départ d’une architecture plus réfléchie, plus cohérente et plus attentive à ses occupants.
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