*****
Je reçois Amélie Le Paih pour parler d’architecture en terre crue.
Parce que la maison est un abri, un lieu intime, parfois un miroir, mais aussi un lieu d’inspiration et de ressources, aujourd’hui je vous emmène dans la Case d’Amélie Le Paih.
Amélie est architecte en Bretagne et spécialiste de la construction en terre.
Dans cet épisode, on parle de l’origine de sa passion pour la terre crue et de ses applications pour bâtir aujourd’hui.
Amélie détaille les techniques de mise en œuvre comme la bauge, le pisé, le torchis ou la brique de terre crue et explique pourquoi ce matériau apporte tant de confort pour les occupants.
Elle présente aussi quelques-unes de ces réalisations que ce soit en neuf ou en rénovation comme par exemple le presbytère d’Irodouer, un bâtiment de 4 étages construit entièrement en terre il y a plus de 100 ans.
Vous le verrez, construire et rénover en terre est très pertinent lorsqu’on recherche du confort, de la sobriété et de la résilience.
Je vous souhaite un très bon épisode.
Notes de l’épisode
Pour contacter Amélie Le Paih :
- Agence d’architecture Alp : https://www.atelier-alp.bzh/
Les ressources mentionnées dans l’épisode :
- Association Tiez Breizh
- Livre : Habiter la Terre, Jean Dethier https://www.leslibraires.fr/livre/9782080287519/?affiliate=caserobinson
- Livre : Architecture de terre en Ille et Vilaine, Philippe Bardel et Jean-Luc Maillard
“Les erreurs ne se regrettent pas, elles s’assument. La peur ne se fuit pas, elle se surmonte. L’amour ne se crie pas, il se prouve.” Simone Veil




Construire et rénover en terre crue : le regard d’architecte d’Amélie Le Paih
Et si le confort d’une maison ne venait pas seulement de sa forme, de son isolation ou de son style… mais du matériau lui-même ? C’est le fil rouge de cette conversation avec Amélie Le Paih, architecte en Bretagne, spécialisée dans la construction et la rénovation en terre crue. Dans cet épisode, elle raconte comment une expérience vécue au Mexique a déclenché sa passion, puis elle déroule, avec un regard très “terrain”, ce qui rend la terre crue si pertinente aujourd’hui : confort hygrothermique, sobriété, réparabilité, résilience… mais aussi les erreurs à éviter et les conditions de réussite.
Le déclic : une maison en terre au Mexique, plus confortable que les maisons modernes
Amélie découvre réellement la terre crue lors d’un échange universitaire au Mexique, à Guadalajara. Étudiante en architecture, elle habite une maison ancienne construite en adobes et en pisé. Elle y ressent un confort nettement supérieur à celui des logements “modernes” de ses camarades, qui doivent recourir à la climatisation.
Ce qui la frappe, c’est que cette sensation de bien-être n’est pas seulement liée à l’esthétique :
-
les murs apportent une inertie et un confort d’été très appréciables,
-
l’architecture (patio, ombre, orientation) joue aussi,
-
mais surtout, elle comprend que le matériau influence directement l’ambiance intérieure.
De retour en Bretagne, elle réalise que la terre crue n’est pas une curiosité exotique : entre Saint-Malo et Rennes, on trouve quantité de bâtiments en terre. La suite de son parcours s’oriente alors vers l’apprentissage de ce matériau et sa mise en œuvre dans des projets contemporains et patrimoniaux.
Terre crue : de quelle “terre” parle-t-on exactement ?
Amélie insiste sur une confusion fréquente : on ne construit pas avec la terre végétale.
Le sol est constitué de couches :
-
en surface : la terre organique (humus, racines, activité biologique) → pas adaptée à la construction,
-
en dessous : des terres issues de la roche altérée (la “roche décomposée”), dont les caractéristiques dépendent de la géologie locale.
Résultat : une terre peut être très argileuse et fine (ex. bassin rennais sur schistes), ou au contraire plus graveleuse, riche en cailloux et galets (ex. anciennes vallées glaciaires). Et cette diversité change tout.
Le bon réflexe : adapter la technique à la terre (et pas l’inverse)
Plutôt que de décider “je veux du pisé” ou “je veux de la bauge”, Amélie recommande d’inverser la logique :
-
identifier la ressource locale (type de terre),
-
choisir la technique la plus adaptée à cette terre.
C’est d’ailleurs ce que faisaient les bâtisseurs traditionnels : en Bretagne, la terre très argileuse se prête bien à la bauge et au torchis, et beaucoup moins au pisé, qui préfère des terres plus caillouteuses.
Les grandes techniques de construction en terre crue (et à quoi elles servent)
Amélie distingue plusieurs familles d’usage, selon qu’on travaille la terre en mur porteur, en remplissage, ou en finition.
1) Les murs porteurs monolithiques : bauge et pisé
Ce sont des murs épais (souvent 50 à 60 cm, parfois plus) qui portent la structure.
-
Pisé : terre compactée (souvent plus graveleuse / caillouteuse).
-
Bauge : terre façonnée, souvent mélangée à des fibres (adaptée aux terres fines et argileuses).
Amélie cite des exemples patrimoniaux impressionnants : des bâtiments en bauge atteignant plusieurs étages.
2) Le remplissage d’ossature : torchis et variantes terre-fibres
Dans les centres anciens (Rennes, Dinan…), on trouve des pans de bois avec remplissage en torchis (terre + fibres).
En contemporain, on peut retrouver ce principe en ossature bois, avec des remplissages terre-paille ou autres mélanges terre-fibres.
3) Les enduits terre
La terre se travaille aussi en enduit intérieur (et parfois extérieur, avec de fortes précautions). Amélie parle par exemple d’enduits terre appliqués sur un poêle de masse, ou dans ses bureaux.
4) Les briques : adobes (et BTC, plus industrielles)
-
Adobe : brique de terre crue séchée naturellement, très pratique en rénovation et réparation, car c’est une filière “sèche” (peu d’humidité apportée au chantier). Elle décrit aussi des usages intéressants : muret inertiel derrière un poêle, banc intégré…
-
BTC (brique de terre compressée) : elle connaît la théorie mais en utilise peu sur ses projets.
Peut-on construire “haut” en terre crue ?
Oui… dans certaines limites. La terre possède une résistance à la compression suffisante pour des bâtiments de plusieurs niveaux. Amélie cite notamment l’exemple du presbytère d’Irodouer (Ille-et-Vilaine) : un bâtiment de quatre étages en murs porteurs de bauge, construit au XIXe siècle, avec des murs d’environ 50 à 60 cm.
Elle souligne cependant que, pour les projets contemporains, le principal frein est souvent réglementaire et assurantiel, plus que technique : la documentation et les références se développent, mais restent parfois insuffisantes pour “rassurer” les cadres habituels.
Vrai / faux : les idées reçues sur la terre crue
« La terre crue participe au confort intérieur » → VRAI
Amélie décrit trois leviers majeurs :
-
Régulation hygrométrique : le mur absorbe ou relargue de la vapeur d’eau selon les saisons, ce qui stabilise l’ambiance intérieure.
-
Température de surface : un mur en terre paraît moins “froid” au toucher qu’un mur en pierre ou en béton, ce qui joue sur le confort ressenti (et peut réduire le besoin de surchauffer).
-
Acoustique : selon la finition, la terre peut contribuer à des ambiances moins réverbérantes qu’un intérieur très “lisse” (type plaque de plâtre peinte).
« Construire en terre crue allonge forcément la durée du chantier » → Ça dépend
Tout dépend de la filière :
-
Filières humides (bauge, torchis, enduits épais) : il faut anticiper le séchage et caler le chantier à la bonne saison (idéalement mise en œuvre au printemps, séchage en été). En hiver, les délais peuvent exploser et amener des problèmes (moisissures, désordres).
-
Filières sèches (adobes, panneaux déjà secs) : très utile quand on doit construire en période froide ou quand le planning est contraint.
Conclusion : ce n’est pas “la terre” qui rallonge, c’est un planning mal pensé.
« Le béton est plus solide, donc il vaut mieux pour une maison » → VRAI sur la résistance, mais pas sur la pertinence
Amélie reconnaît l’énorme résistance du béton (indispensable pour certains ouvrages), mais rappelle un point simple : pour une maison, on n’a pas besoin d’un matériau dimensionné comme pour un pont. Utiliser un matériau très énergivore quand la terre suffit structurellement est souvent une aberration au regard des enjeux environnementaux.
« La terre crue est fragile, difficile à entretenir » → Plutôt FAUX
Selon Amélie, la terre est très réparable : on peut remouiller, regarnir, refaire localement. Sur le patrimoine, on peut même parfois déposer et réutiliser la terre en bon état.
Le vrai point de vigilance se situe surtout sur les finitions (éviter la poussière, bien finir l’enduit, épongeage, éventuellement fixateur cellulose selon les cas).
« La terre crue est sensible à l’eau » → VRAI (et c’est logique)
La terre fonctionne justement grâce à ses échanges avec l’humidité… mais elle n’aime pas l’eau continue. Le danger, ce n’est pas un verre d’eau renversé, c’est une fuite ou un ruissellement qui humidifie le mur pendant des mois, ce qui peut diminuer sa résistance.
Le principe traditionnel :
-
bonnes bottes (soubassement, drainage, éviter les remontées capillaires),
-
bon chapeau (bonne protection par la toiture, gestion des gouttes et des débords).
« Les artisans aiment la terre crue » → Oui… quand ils sont formés
La terre est agréable à travailler, non toxique, douce pour la peau, et sa mise en œuvre peut être très confortable. Mais sans formation, certains artisans la jugent “pénible” (gestion de l’humidité, nécessité de mouiller le support, etc.). L’enjeu est donc la montée en compétence.
« La terre crue est réversible et recyclable à l’infini » → VRAI… si on reste en terre crue
Amélie alerte sur un point important : dès qu’on adjuvante avec chaux, ciment ou additifs chimiques, on peut perdre la réversibilité. Or, la force de la terre crue, c’est justement de pouvoir être réutilisée : on récupère la matière d’une ouverture, on la remet en enduit, on la remodèle…
« La terre crue a un excellent bilan environnemental » → VRAI, à condition de rester local
Le bilan est excellent quand la terre est locale (peu de transport), sans cuisson, avec peu de transformation. Dès qu’on multiplie les kilomètres, on dégrade l’intérêt. L’idéal : terre du site ou filière locale (fabrication d’adobes à proximité, réemploi de la terre du chantier, etc.).
Deux projets pour comprendre “en vrai” : rénovation, chantier participatif et bâtiment public
1) Transformation d’une grange à Saint-Grégoire
Projet : une grange du XIXe siècle transformée en habitation.
Problème courant : des dégradations structurelles dues à l’usage agricole (les vaches lèchent la terre et créent des cavités).
Solution :
-
fermeture d’un côté par une ossature bois,
-
réparations des parties en bauge avec des adobes,
-
réinterprétation des ouvertures, agrandies côté ouest.
Point marquant : les maîtres d’ouvrage ont été accompagnés pour réaliser eux-mêmes les enduits intérieurs. Résultat : appropriation du bâtiment, compréhension du fonctionnement, et transformation des clients en “ambassadeurs” du matériau.
2) Aménagement de la gare de Dinan : formes organiques en terre
Amélie participe, avec un maçon, à un marché public où la terre est utilisée pour créer des formes sculptées (sanitaires sous un préau).
Elle met en avant un atout majeur : la terre se modèle, se sculpte, permet des formes moins rectilignes. Et côté entretien, même la question des tags a trouvé une réponse simple : une reprise localisée suffit.
Les bureaux d’Amélie : bauge porteuse, paille en plafond, et architecture contemporaine
Amélie décrit aussi leurs propres bureaux (commande d’un maçon local) :
-
murs porteurs en bauge,
-
isolation en plafond en paille,
-
enduits intérieurs en terre.
Elle évoque la question des ouvertures : il existe de nombreuses manières de faire, mais les angles peuvent être fragiles, et ils ont choisi une solution inspirée du bâti ancien (cadres bois, “double carré”, etc.) pour ne pas prendre de risques sur un projet contemporain. Message implicite : on peut innover, mais il est souvent intelligent de s’appuyer sur des détails constructifs éprouvés.
L’erreur la plus fréquente : enfermer l’humidité (et “plaquer” la terre sur un projet pensé pour le béton)
Amélie pointe deux écueils majeurs :
-
En rénovation : les réhabilitations qui “enferment” l’humidité, notamment avec des enduits au ciment sur des murs en terre. Elle raconte avoir vu un pignon s’effondrer après accumulation d’humidité derrière un enduit ciment.
-
En contemporain : concevoir un projet “comme en béton”, puis vouloir remplacer le matériau par de la terre en fin de conception. Exemple : des panneaux de façade en terre très fins orientés ouest — techniquement intenable.
Conclusion : pour réussir, il faut concevoir avec la terre dès le départ, en intégrant ses contraintes (protection, épaisseur, structure, usage, orientation).
Le conseil clé pour démarrer : se former (même un tout petit peu)
Amélie le répète : la formation change tout.
Pour un particulier, elle recommande de s’appuyer sur des associations locales (en Bretagne : Tiez Breiz) ou de faire un petit stage/chantier participatif. L’objectif n’est pas de devenir expert, mais de partir sur de bonnes bases, éviter les erreurs, et gagner en autonomie pour l’entretien.
Une vision engagée : l’habitat idéal n’est pas forcément une maison
À la question “la maison idéale”, Amélie répond de manière volontairement décalée : si tout était possible, elle ne ferait pas une maison individuelle, car cela consomme de la surface, favorise l’étalement urbain et les transports. Elle imagine plutôt un immeuble en centre-ville, avec une ossature bois et des remplissages terre-fibres, et un mur intérieur plus lourd pour l’inertie d’été. Une manière de rappeler que la terre crue est compatible avec une vision plus large de la sobriété.
Ressources recommandées par Amélie Le Paih
-
Habiter la terre — Jean Dethier : un ouvrage “dictionnaire” très inspirant sur l’architecture de terre dans le monde.
-
Architecture de terre en Ille-et-Vilaine — Philippe Bardel & Jean-Luc Maillard (Éditions Apogée) : un livre local, rigoureux, très utile pour comprendre la culture constructive du bassin rennais et rassurer maîtres d’ouvrage et porteurs de projet.
Conclusion
Cet épisode montre que la terre crue n’est ni un matériau “du passé”, ni une lubie esthétique : c’est une réponse extrêmement actuelle pour qui cherche confort, réparabilité, sobriété et résilience. Mais elle exige un changement de posture : on ne plaque pas la terre sur un projet déjà figé, on conçoit avec elle, en tenant compte de ses lois physiques (eau, séchage, protection, détails).
Si vous envisagez d’intégrer de la terre crue dans votre projet, le meilleur premier pas est simple : aller voir, toucher, faire un stage, et vous entourer de personnes qui pratiquent.
Abonnez-vous au podcast
La Case Robinson est disponible sur les plateformes suivantes :
- Apple Podcast (iTunes)
- Spotify
- Deezer
- Podcast Addict (Android)
Et aussi sur :
